COMPRENDRE LE JEÛNE
Que se passe-t-il réellement dans l’organisme ?
Jeûner ne consiste pas simplement à « ne pas manger ». Dès que les apports alimentaires s’interrompent suffisamment longtemps, l’organisme doit modifier son fonctionnement afin de continuer à fournir de l’énergie aux cellules.
En période normale d’alimentation, notre organisme utilise notamment le glucose provenant des repas. Lorsque l’apport alimentaire s’interrompt, l’insuline diminue et le corps commence progressivement à mobiliser ses propres réserves.
Le foie utilise d’abord son glycogène afin de maintenir la glycémie. Lorsque le jeûne se prolonge, la mobilisation des graisses augmente et le foie produit davantage de corps cétoniques, qui peuvent être utilisés comme source d’énergie par différents tissus.
Le jeûne entraîne donc un véritable changement de fonctionnement métabolique.
Il constitue également un stress physiologique pour l’organisme.
Une méta-analyse publiée en 2016 a notamment montré que le jeûne provoquait une augmentation aiguë du cortisol, une hormone participant à la réponse de l’organisme au stress.
Il faut toutefois bien comprendre le terme « stress ». Un stress physiologique n’est pas nécessairement dangereux : l’activité physique représente elle aussi une contrainte temporaire à laquelle l’organisme s’adapte.
La véritable question n’est donc pas de savoir si le jeûne « stresse » le corps — c’est effectivement le cas — mais de savoir si cette contrainte apporte un bénéfice supplémentaire et si elle est pertinente lorsqu’elle est répétée sur le long terme.
Dans La Boussole alimentaire, Bas Kast s’intéresse lui aussi au jeûne parmi les nombreuses stratégies alimentaires étudiées par la recherche. Mais comme pour n’importe quelle méthode nutritionnelle, son intérêt doit être analysé en fonction de l’objectif recherché et non considéré comme une solution universelle.
PERTE DE POIDS
Le jeûne est-il vraiment meilleur sur le long terme ?
Une méthode peut parfaitement faire perdre du poids pendant quelques semaines sans pour autant être supérieure lorsqu’on observe les résultats plusieurs mois ou plusieurs années plus tard.
Le principal argument en faveur du jeûne pour perdre du poids paraît logique : moins de temps disponible pour manger peut conduire à une diminution des apports énergétiques.
Et effectivement, de nombreuses personnes perdent du poids lorsqu’elles commencent un jeûne intermittent.
Mais cela ne signifie pas nécessairement que le jeûne possède un effet particulier sur la perte de poids.
Ce que montrent les études à long terme
Une étude publiée dans le New England Journal of Medicine a suivi 139 adultes présentant une obésité pendant 12 mois.
Un groupe devait manger uniquement entre 8 h et 16 h tout en suivant une restriction calorique. L’autre groupe suivait la même restriction calorique, mais pouvait répartir ses repas normalement dans la journée.
Au bout de 12 mois :
- le groupe pratiquant le jeûne avait perdu en moyenne 8,0 kg ;
- le groupe suivant uniquement la restriction énergétique avait perdu 6,3 kg.
Mais la différence entre les deux groupes n’était pas statistiquement significative.
Les chercheurs n’ont pas retrouvé non plus de supériorité significative concernant la masse grasse ou les principaux paramètres métaboliques.
Une vaste méta-analyse publiée dans le BMJ en 2025 a ensuite regroupé 99 essais randomisés concernant 6 582 adultes.
Elle montre que différentes formes de jeûne peuvent effectivement permettre une perte de poids. Cependant, lorsque les études durent 24 semaines ou davantage, les différences avec une restriction énergétique continue deviennent minimes ou absentes.
Autrement dit : le jeûne peut fonctionner, mais il n’apparaît pas comme une méthode supérieure pour perdre du poids durablement.
C’est un point fondamental.
Le problème d’une méthode nutritionnelle ne se mesure pas uniquement au nombre de kilogrammes perdus pendant les premières semaines.
Il faut se demander si cette façon de manger peut encore être appliquée dans un an, cinq ans ou dix ans.
Une alimentation durable doit pouvoir s’intégrer à la vie sociale, respecter la faim et la satiété, apporter suffisamment de protéines et de micronutriments et permettre de préserver la masse musculaire.
Chez certaines personnes, le jeûne peut être simple et confortable. Chez d’autres, les longues périodes de restriction peuvent provoquer une forte faim et rendre l’alimentation plus difficile à maintenir.
Pour la perte de poids, l’adhésion à long terme reste plus importante que la recherche de la méthode la plus restrictive.
FOIE, REINS ET DIGESTION
Le jeûne met-il réellement les organes au repos ?
On entend souvent que jeûner permettrait de « mettre le foie ou les reins au repos » ou de « détoxifier » l’organisme. Cette formulation est séduisante, mais elle ne correspond pas réellement à la physiologie.
Pendant un jeûne, le foie ne cesse absolument pas de travailler.
Au contraire, son rôle devient essentiel.
Il participe à la libération du glucose à partir du glycogène, augmente progressivement la néoglucogenèse et transforme des acides gras en corps cétoniques afin de fournir de l’énergie aux autres tissus.
Le foie ne se repose donc pas : il change de travail.
Il en va de même pour les reins, qui continuent à filtrer le sang, à gérer l’équilibre hydrique et électrolytique et participent également à certaines adaptations métaboliques du jeûne.
Parler de « mise au repos des organes » n’est donc pas exact.
Et après une période d’excès ?
C’est ici qu’il faut apporter une nuance.
Après plusieurs repas très riches, une consommation importante d’alcool ou une période d’alimentation excessive, il peut être intéressant de ne pas continuer à manger mécaniquement si la faim n’est pas présente.
Espacer naturellement les repas, revenir à une alimentation simple, réduire ou supprimer l’alcool et retrouver une bonne hydratation permettent de ne pas ajouter immédiatement une nouvelle charge alimentaire.
Cela ne signifie pas que l’organisme a besoin d’un jeûne de 24 ou 48 heures pour se « nettoyer ».
Il n’existe pas de bouton permettant de mettre temporairement le foie ou les reins hors service.
Respecter quelques heures supplémentaires sans manger peut être une pause alimentaire. Ce n’est pas une détoxification des organes.
Concernant les reins, la prudence est même importante : un jeûne prolongé associé à une mauvaise hydratation peut devenir problématique, notamment chez les personnes présentant une maladie rénale.
UTILISATION DU JEÛNE
Dans quelles situations peut-il être intéressant ?
Dire que le jeûne n’est pas supérieur pour perdre du poids à long terme ne signifie pas qu’il soit inutile. Il peut parfaitement avoir sa place dans certaines situations.
Pour certaines personnes, réduire la durée quotidienne pendant laquelle elles mangent permet simplement de mieux organiser leur alimentation.
Une personne qui grignote constamment jusqu’à tard le soir peut par exemple bénéficier d’une période nocturne plus longue sans alimentation.
De même, il n’est pas nécessaire de manger parce que « c’est l’heure » après un repas exceptionnellement copieux lorsque la faim n’est pas revenue.
Dans ces situations, le jeûne n’est pas utilisé comme une punition ou comme une méthode agressive de perte de poids.
Il s’agit davantage de respecter les signaux physiologiques et de limiter une alimentation permanente tout au long de la journée.
Cette distinction est essentielle.
Le jeûne peut donc constituer un outil ponctuel ou organisationnel chez certaines personnes.
Mais il n’est ni indispensable à une alimentation saine, ni indispensable à la perte de poids.
Il doit également être utilisé avec beaucoup plus de prudence chez certaines populations : personnes fragiles ou dénutries, antécédents de troubles du comportement alimentaire, certaines personnes diabétiques sous traitement, maladies rénales, grossesse ou situations médicales particulières.
ONCOLOGIE
Jeûne et traitements du cancer : une piste de recherche
Le domaine dans lequel le jeûne suscite probablement le plus d’intérêt scientifique est l’oncologie. Des chercheurs étudient notamment la manière dont une privation temporaire de nutriments pourrait modifier la réponse des cellules au stress provoqué par certains traitements.
Certaines recherches expérimentales suggèrent qu’une période de restriction énergétique pourrait modifier différemment le comportement des cellules saines et de certaines cellules tumorales.
L’hypothèse étudiée est la suivante : lorsque les nutriments deviennent temporairement rares, les cellules normales seraient capables d’activer certains mécanismes de protection, tandis que certaines cellules cancéreuses conserveraient davantage leurs signaux de croissance.
Cette différence pourrait théoriquement modifier leur sensibilité à certains traitements.
Des travaux expérimentaux s’intéressent donc au jeûne autour de la chimiothérapie mais également de la radiothérapie.
C’est une piste scientifique intéressante, mais ce n’est actuellement pas un traitement validé.
Les recommandations de l’American Society of Clinical Oncology sont très claires : les preuves sont actuellement insuffisantes pour recommander ou déconseiller le jeûne dans le but d’améliorer l’efficacité des traitements, leur tolérance ou le contrôle du cancer.
Cela concerne également les patients recevant une radiothérapie.
Il serait donc incorrect d’affirmer aujourd’hui qu’un patient doit jeûner afin de « mieux supporter » ou de « mieux accepter » une radiothérapie.
Cette stratégie reste un sujet de recherche médicale.
Il faut également prendre en compte un problème majeur : chez une personne atteinte de cancer, la perte de poids involontaire et la dénutrition peuvent au contraire diminuer la capacité à supporter les traitements.
Un jeûne réalisé autour d’un traitement anticancéreux ne doit donc jamais être entrepris sans l’accord et la surveillance de l’équipe médicale.
À RETENIR
Pour perdre du poids, penser en années plutôt qu’en semaines
La véritable réussite d’une stratégie nutritionnelle ne se mesure pas uniquement à la vitesse à laquelle le poids diminue, mais à la capacité de conserver les résultats une fois la phase de perte de poids terminée.
Le jeûne n’est ni une méthode miracle, ni nécessairement une mauvaise méthode.
Il s’agit simplement d’un outil nutritionnel parmi d’autres.
Il provoque de véritables adaptations métaboliques et représente une contrainte physiologique mesurable. Cette contrainte peut avoir certains intérêts ponctuels, mais elle n’apporte pas aujourd’hui de supériorité clairement démontrée pour la perte de poids à long terme.
Pour perdre du poids durablement, l’objectif doit rester de construire une alimentation capable d’être maintenue dans le temps.
Cela implique notamment :
- une alimentation suffisamment rassasiante ;
- des apports protéiques adaptés ;
- la conservation de la masse musculaire ;
- une alimentation de bonne qualité nutritionnelle ;
- une activité physique régulière ;
- un sommeil suffisant ;
- et surtout des habitudes compatibles avec la vie quotidienne.
Une stratégie qui fonctionne pendant trois semaines mais devient impossible à maintenir pendant trois ans ne constitue pas une véritable solution à long terme.
L’objectif n’est donc pas d’apprendre à supporter la faim le plus longtemps possible, mais d’apprendre à gérer son alimentation durablement et en autonomie.
POUR ALLER PLUS LOIN
Quelques références scientifiques
Cet article s’appuie notamment sur les travaux et publications scientifiques suivants.
Bas Kast. La Boussole alimentaire. Hurtubise, 2020.
Nakamura Y, Walker BR, Ikuta T. Systematic review and meta-analysis reveals acutely elevated plasma cortisol following fasting but not less severe calorie restriction. Stress, 2016.
Liu D et al. Calorie Restriction with or without Time-Restricted Eating in Weight Loss. New England Journal of Medicine, 2022.
Semnani-Azad Z et al. Intermittent fasting strategies and their effects on body weight and other cardiometabolic risk factors. BMJ, 2025.
Rebello CJ et al. From starvation to time-restricted eating: a review of fasting physiology. International Journal of Obesity, 2025.
Goldberg D, Goldstein I. Endocrine regulation of the hepatic fasting response. Nature Reviews Endocrinology, 2026.
Ligibel JA et al. Exercise, Diet, and Weight Management During Cancer Treatment: ASCO Guideline. Journal of Clinical Oncology, 2022.


